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Les articles de Pierre G. Harmant

Article paru dans "Camera" de Lucerne - Juin 1960 - pp. 26-33

Anno Lucis 1839 (2/3)

L'histoire de la photographie en anecdotes
de Pierre-G. Harmant, archiviste de la Société Française de Photographie

II. Redécouverte de faits connus

Boletin de Grupo Câmera
Note en portugais sur Hercules Florence, extraite du "Boletin de Grupo Câmera", Nos 16-17. On y lit : "Le 15 août 1832, il conçut l'idée de fixer les images de la chambre obscure." Le manuscrit cité ajoute qu'il obtint des négatifs et qu'il inventa le mot "Photographie".

"Lorsqu'on nous parla pour la première fois des produits de M. Daguerre, déclare l'académicien Turpin, nous eûmes peine à y croire, et nous eussions repoussé cette nouvelle comme une fable inventée à plaisir si des hommes supérieurs et très capables, qui avaient vu, ne nous avaient assuré le fait" 24. Cette simple citation pourrait donner à penser que personne, même dans les milieux savants, n'était informé de ce qui s'était déjà fait, et il arriva que l'on redécouvrit, comme on dit, la recette des oeufs durs...

Parmi ces infortunés de la chance, ou, pour être plus exact, ceux qui passèrent à côté du véritable succès, se trouve une femme, une Allemande, peintre comme Daguerre (ce qui est une caractéristique des inventeurs de 1839 et de la photographie en général), et nous commencerons par elle cette revue de détail. Friederike-Wilhelmine von Wunsch a été redécouverte par Erich Stenger 25, en dépouillant les archives secrètes du Ministère des relation extérieures prussien à Berlin. Cette femme peintre était fixée à Paris depuis fort longtemps et, bien qu'ayant oublié la langue de ses aïeux, elle pensa offrir sa trouvaille à la Prusse, contre récompense.

A la lecture des documents publiés par Stenger, on comprend qu'elle désirait suivre la voie officielle, en passant par l'ambassadeur à Paris, von Arnim, le 2 mars au plus tard. A cette date, pour qui a suivi de près la lecture des journaux, le procédé de Talbot était déjà connu, par les lettres lues par J.-B. Biot à l'Académie des sciences, par exemple, et publiées dans les "Comptes rendus de l'Académie des sciences" 26. For honnêtement, l'ambassadeur crut de son devoir d'informer son supérieur, le ministre von Werther. La lecture du "Mémoire" non plus que celle d'un "Communiqué à la presse" 27 ne nous renseignent pas sur la méthode utilisée, puisque cette dame inventeur revendique simplement "un procédé permettant de portraiturer en grandeur nature aussi bien qu'en petit, tant il est rapide, et, au contraire des résultats obtenus par Talbot et Daguerre, colorier en tonalités vraies, sous l'influence de la lumière, soit sous celle du feu." 28 Programme séduisant qui méritait d'être présenté à S. M. le roi de Prusse. Hélas ! Pour une raison encore inconnue, la réponse en devait jamais parvenir à l'auteur de cette découverte. Quatre années plus tard, le célèbre Alexander von Humboldt (membre de l'Académie française de sciences), qui suivait les progrès du nouvel art auprès de son ami Arago, reçut une lettre de la dame von Wunsch, qui donna lieu à un échange de correspondance avec les autorités compétentes. Von Humboldt rechercha ce qui avait pu se passer, apprit qu'un Mémoire s'était perdu. Quant à nous, rien de permet plus d'en savoir plus. S'il est exact, comme elle l'assure, qu'elle avait amélioré le procédé de Daguerre (ou celui de Talbot, ce qui prouve déjà une certaine confusion), au point de permettre la prise de vues en couleur et en instantané, il ne saurait faire de doute que, malgré le silence des représentants de sa patrie, elle eut pu en parler en d'autres lieux. Et si tel était vraiment le cas, on imagine mal que l'Etat prussien n'eut pas insisté immédiatement pour revendiquer une découverte spécifique et pour en publier les résultats. Donc, il semble peu téméraire, dans ce cas, de conclure avec Stenger, "que l'Allemagne ne pourra pas s'honorer d'avoir participé, avec elle, à la découverte de la photographie".

C'est à une semblable conclusion que nous sommes conduits, avec un certain Liepmann, dont la seule chose que j'aie pu retrouver (d'après une note passée dans la presse périodique) est qu'il était israélite et peintre, mais je n'ai pu savoir comment il se servait de sa méthode et jusqu'à plus ample informé, nous le laisserons dans l'ombre. Même remarque pour le Brésilien Hercules Florence, dont M. Nogueira nous a signalé l'existence dans son "Almanaque Portuguès de Fotografia, 1958". Cet auteur nous dit qu'en 1833, à Sao Paulo, Hercules Florence aurait réalisé des images sur plaques métalliques, mais, faute d'avoir su les fixer parfaitement, dut abandonner ses recherches 29.

Le ton sarcastique de K. de Roth 30 semble ramener à sa juste valeur la participation d'un prêtre allemand, Hoffmeister (de Nordhausen) à la découverte de la photographie. Malgré ce qu'il est permis de lire dans "l'Allgemeiner Anzeiger der Deutschen" (1833), cet auteur n'a rien fait d'autre que d'exprimer son rêve, celui que partageaient de nombreux contemporains : l'enregistrement des images de la chambre noire et la multiplication des résultats 31. Sa description n'a aucun caractère scientifique, et il avait confondu comme beaucoup d'autres le désir et la réalité.

Procédé Hoffmeister
Extrait d'un article de Roth sur le "procédé Hoffmeister" (Photographisches Archiv 1863). Reproduction du texte de l'"Allgemeiner Anzeiger der Deutschen".

Un semblable destin est réservé, vraisemblablement, à deux personnages venant d'Espagne et de Norvège.

"Photo-Revue" du 17 mai 1903 32, nous rapporte qu'on lit dans le "Madrid Cientifico", sous la plume de Francesco Alcantara, qu'un peintre du nom de José Ramos Zapetti avait obtenu certains résultats avec une chambre noire. "Il pouvait se passer à présent d'un modèle ou d'un mannequin, et il allait faire profiter tout le monde de sa découverte, et plus spécialement les artistes, ses compagnons..." Comme preuve de ce qu'il avançait, Zapetti montra un jour, avec un plaisir extrême, une figure et une partie de son atelier, se détachant en traits sombres, sur une brillante lame de cuivre. Deux années après, l'invention de Daguerre était rendue publique.

L'évènement s'était produit à Saragosse, et, pour autant que j'en sois informé, personne n'a encore eu la curiosité de vérifier s'il ne subsistait pas trace de cette "découverte". Zapetti mourut peu après sa démonstration, il est vrai, mais le rapprochement des moyens utilisés pour obtenir des images selon les méthodes de Zapetti et de Daguerre est pour le moins surprenant à faire. S'agit-il d'une mystification de la part d'un artiste particulièrement doué ou invention ? Nous en sommes réduits aux suppositions.

Le cas de Hans Thoger Winther est déjà infiniment plus sérieux. On apprenait récemment 33 que celui-ci avait peut-être découvert la photographie sur papier, au cours de l'été de 1839. J'ai effectivement pu découvrir un ouvrage daté de 1845, dont il est l'auteur, et dont une traduction allemande parut simultanément à Leipzig et à Hambourg la même année 1845. Le premier paragraphe s'intitule "Préparation d'épreuves positives directes sur papier, inventé en été 1839" 34.

Le 28 juin 1840, le "Morgenbladet" 35 publiait un article dans lequel Winther affirmait avoir obtenu, avant la divulgation du 19 août, des résultats consignés dans une déclaration écrite sur la préparation des positifs directs. Or, chose affreuse pour les Norvégiens, ce document a disparu, et l'archiviste Ström, qui rapporte cette histoire 36, a cru utile de le rappeler afin de susciter de nouvelles recherches. Tout ce que nous savons est que Winther correspondait avec les sommités scientifiques de son temps : Berzélius, Oersted et Moser. Disons donc, avec M. Ström que si Winther n'est peut-être pas l'inventeur de la photographie, il fut au moins le premier à obtenir des images sur papier en Norvège...

Journal de Herschel
Extraits du journal de laboratoire de Herschel. (Reproduction aimablement autorisée par le Musée Kodak Ltd., Londres.)

Avec les professeurs Karl-August von Steinheil et Franz von Kobell, nous abordons enfin un terrain beaucoup plus stable. Nous les connaissons mieux, et chacun sait que Steinheil s'est fait un nom prestigieux dans le domaine de l'optique photographique. Ce n'est toutefois pas à ce titre qu'il est cité ici.

Alors même que le procédé de Henry-Fox Talbot était sur le point d'être publié par la Royal Society de Londres 37, on pouvait lire dans la presse allemande un article prometteur sur les résultats obtenus par les deux professeurs 38. La méthode fut effectivement présentée devant l'Académie bavaroise des sciences, le 13 avril, mais la publication en fut différée jusqu'au 3 juillet.

<¨>On précipitait à la surface d'un bon papier (anglais) du chlorure d'argent par double décomposition et exposait, encore humide, sous une gravure, pendant cinq minutes la lumière du soleil. On fixait à l'ammoniaque. Les expériences à la chambre obscure avaient conduit ces expérimentateurs à exposer pendant des heures, en maintenant le papier constamment humide. Ce qui est capital pourtant, c'est qu'on lit que le négatif ainsi obtenu peut permettre de replacer les ombres et les lumières à leur place respective, en utilisant le "négatif" comme objet et s'en servir avec un nouveau papier préparé de façon analogue. C'est donc quelque chose de tout à fait familier et nous y trouvons la description du procédé de tirage que va bientôt utiliser Talbot...39

Il est indiscutable que, sous cette forme, le procédé ne saurait se comparer au daguerréotype, et c'est tout simplement par découragement que les essais de ces auteurs en restèrent à ce point. Pourtant, je voudrais souligner que l'on peut trouver dans une lettre de Nicéphore Niépce, en date du 16 mai 1816, une pratique identique 40. Si l'antériorité est évidente, il est juste de faire remarquer que cette lettre est restée inédite jusqu'en 1867, date de la parution de l'ouvrage de Fouque.

Steinheil et Kobell, en Allemagne, et Talbot en Angleterre avaient donc travaillé dans la même direction sans se connaître. Ils devaient suivre des routes bien différentes , et Kobell, moins connu que Steinheil, n'en est pas moins l'inventeur d'un procédé de galvanographie que l'on utilise encore de temps à autre.

Sir W.J. Herschel
Portrait de Sir W. J. Herschel par Julia Margaret Cameron. (Document aimablement prêté par la George Eastman House, Rochester, USA.)

En Suisse, une controverse acerbe s'éleva entre deux journaux de Berne. Le "Schweizer Beobachter" annonçait dès le 2 février 41, par la plume d'un inventeur, un procédé qui n'avait rien à envier (disait-il modestement), à celui de Daguerre, et qu'il avait pu faire constater la réalité du fait dans les milieux savants depuis quelques années.

Cet inventeur était Friedrich Gerber, professeur à l'Ecole supérieure de Berne, et il avait redécouvert le moyen d'utiliser les sels d'argent pour copier des sujets d'opacité variable. Comme on ne saurait être mieux servi que par soi-même, il profita de l'émotion soulevée partout pour parler de lui-même, de ses anciens travaux, dans les meilleurs termes possibles.

Mais il trouva un contradicteur anonyme, qui l'attaqua dans "Allgemeine Schweizer Anzeiger", dès le 16 février, révélant que Gerber pouvait bien avoir comme prédécesseur dans "l'art nouveau" un certain Nips (sic) 42. Ce fait est prodigieusement intéressant, bien peu de gens devaient se souvenir de Niépce : les journaux français en avaient encore si peu parlé... Qui était donc ce contradicteur anonyme si bien informé ? Il faut en effet signaler au passage que la première mention publique des travaux de Niépce sur la photographie se trouve dans la lettre de Francis Bauer à la "Literary Gazette" du 27 février, et qu'il fallait avoir beaucoup d'astuce pour deviner ce que l'on sait du texte publié dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences du 7 janvier...43

L'ironie, qui se dégage de l'article anonyme, amena une réponse de l'inventeur, dès le 23 février 44, en des termes assez peu fréquents sous la plume d'un professeur d'Ecole supérieure mais qui nous permet de comprendre que ses dessins étaient des décalques de plumes d'oiseaux et des agrandissements au microscope solaire. On peut donc se demander où se trouvait l'invention, puisque Talbot avait ainsi débuté ses travaux et nous allons voir qu'un autre anglais, le Rév. J.-B. Reade avait également utilisé le microscope solaire et le chlorure d'argent pour ses travaux en 1837... En tout cas, je n'ai pu trouver la façon dont les images de Gerber se trouvaient stabilisées contre l'action ultérieure des rayons solaires. Comme bien d'autres, il comprit, après le 19 août que sa technique n'avait rien de commun avec celle de Daguerre, et le professeur Friedrich Gerber resta vétérinaire à Berne, où il mourut le 18 février 1872. Il ne reparla jamais plus, publiquement, de se prétentions.

J.-B. Dumas
Portrait du chimiste J.-B. Dumas

Encore un personnage anonyme qu'il faut citer, mais sans pouvoir aller plus loin, est celui qui signe Clericus, une lettre adressée au "Times" du 21 février 1839 45 :

(trad.) "Messieurs, Ayant lu dans un journal la semaine passée qu'un Allemand avait trouvé le secret de M. Daguerre, je fus si impressionné par ce témoignage de la possibilité de saisir une ombre, que je passai en revue le peu que je connaissais sur la lumière, les couleurs et la chimie ; le jour suivant, le 13 écoulé, je pris un morceau de papier à écrire, que je préparai hâtivement, le je plaçai derrière l'objectif de ma chambre obscure, fabriquée dans l'enthousiasme du moment, et j'obtins un résultat satisfaisant, pour ce qui intéresse les arbres placés devant ma maison, mais non pour les parties agitées par le vent. Depuis lors j'ai obtenu, avec des améliorations progressives, plusieurs paysages qui pourraient être dénommés très opportunément "lucigraphies". Je vous mentionne mes humbles efforts comme corroborant la réalité et la praticabilité de la belle découverte de M. Daguerre ; et je peux facilement concevoir que, dans un temps très court, le bagage du voyageur ne sera pas complet sans un moyen très portatif de produire une lucigraphie à volonté. Clericus, Welney Wisbeach, 18, Fév. 1839".

Le Rév. J.-B. Reade
Portrait du Révérend J.-B. Reade. (Document aimablement prêté par la George Eastman House, Rochester, USA.)

Il y a très peu de chances pour que ce "Clericus" soit le Rév. J.-B. Reade, comme l'idée en vient à l'esprit : l'adresse donnée doit en faire abandonner le rapprochement. En outre, Clericus ne donne pas le moyen de fixer ses images, mais son témoignage est précieux, parce qu'il prouve, à mon sens, qu'un esprit ouvert aux choses de la science pouvait, en réfléchissant un peu, suivre la même route que les inventeurs eux-mêmes. Voilà qui explique le silence ultérieur de tous ceux qui se sont manifestés et qui reconnurent honnêtement, non pas voir fait fausse route, mais être arrivés au but trop tard...

C'est dans cet état d'esprit que devait se trouver Samuel F.-B. Morse, lorsqu'il écrivait à son frère (directeur du "New York Observer") le 9 mars les lignes suivantes 46 :

(trad.) : "Tu as sans doute entendu parler du Daguerrotipe (sic) ainsi appelé d'après son inventeur M. Daguerre. C'est l'une des plus belles découvertes de ce temps. Je ne sais s'il te souvient de quelques expériences que j'ai faites à New Haven, il y a quelques années, lorsque mon atelier de peinture était proche de celui du professeur Silliman, expériences pour m'assurer qu'il était possible de fixer l'image de la chambre obscure. Je fus à même d'obtenir divers degrés d'ombres sur papier trempé dans une solution de nitrate d'argent, par le moyen de différents degrés de lumière : mais, après avoir trouvé que la lumière donnait de l'ombre et l'ombre de la clarté, je supposai que la production d'une image vraie était impraticable et j'abandonnai les essais. M. Daguerre a réalisé cette idée de la plus exquise manière..."

J'ai voulu citer ce texte, au risque de paraître trop long, pour montrer qu'au moins l'un des inventeurs de 1839 avait eu le courage de reconnaître que ses propres essais, d'un intérêt certain, n'avaient pu conduire à la réalisation du rêve de tous. Morse a reconnu, dans sa correspondance privée, ce que les autres pensaient sans doute dans le silence de leur chambre... Il faut dire aussi que l'écueil pour tous était le même : comment faire pour stabiliser les images ? Et il faut bien ajouter que, comme personne (ou presque ) ne connaissait encore la méthode de Daguerre 47, chacun était persuadé avoir retrouvé la sienne, en répétant les expériences de l'Allemand Schulze, du Français Charles, des Anglais Wedgwood et Davy... L'ignorance des travaux parallèles, la méfiance réciproque, la politique du secret, ont conduit les personnalités que nous avons passées rapidement en revue à s'engager sur des voies déblayées pourtant depuis le moyen âge. Le problème n'était pas d'obtenir l'image, mais de la conserver, et l'on reste confondu que personne n'ait songé à faire usage de la solution que donnait pourtant si clairement Sir Herschel dans "l'Edinburgh Philosophical Journal", 1819 p. 8 sq ; p. 396 sq et 1820, p. 154 : l'emploi de l'hyposulfite de sodium.

Lettre de J.-B. Reade
Extrait d'une lettre de J.-B. Reade, d'après une traduction publiée dans "La Lumière", à l'occasion du procès Talbot contre Laroche.

Rapport Raoul-Rochette
Extrait du rapport de Raoul-Rochette, publié dans le "Moniteur" de 13 novembre 1839.

Si besoin était, ce simple exposé montrerait que, pour qu'il y ait invention, il est nécessaire d'interpréter ou de rapprocher les faits déjà connus et d'en tirer des conséquences nouvelles. Faute de l'avoir fait, les inventeurs cités doivent, non pas être écartés de la liste, mais simplement mis en marge, parce que la solution qu'ils proposaient était incomplète, donc inexploitable, en regard des réalisations qui feront l'objet de la section suivante.

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© 2015, Claude Marillier & © 1960, Pierre G. Harmant